Réédition d’un grand livre sur Nietzsche

Alain Juranville, Physique de Nietzsche, éd. Les Contemporains Favoris, coll. bleue-essais, juin 2004.

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Les éditions Les Contemporains Favoris viennent d’avoir l’excellente idée de republier dans leur belle collection « bleue/essais » un ouvrage initialement paru en 1973, consacré à Nietzsche et à son œuvre, indubitablement un des livres de ces dernières décennies les plus approfondis et les plus puissants – et le terme n’est pas anodin lorsqu’on se souvient de l’importance qu’accordait Nietzsche à ce concept de puissance.

Ce livre qui prolifère d’intuitions et d’interprétations novatrices des principaux concepts Nietzschéens (éternel retour, ascétisme, décadence, transvaluation des valeurs, volonté de puissance,  etc.) est ardu. D’abord par le problème central qu’il pose (physique de Nietzsche), ensuite par le degré conceptuel des perspectives qu’il envisage (celle « physique » précisément opposée à celle « technique » et prisonnière de la métaphysique), enfin par le style d’écriture propre d’Alain Juranville, soutenu et précis jusqu’à une certaine préciosité qui nous permet de redécouvrir le sens de mots lointains, secrets et oubliés, qui apportent un éclairage novateur aux concepts : « s’emboire » (p. 24), « l’arroi conceptuel » (p. 32), la « pruine théologique » (p. 44), « forlignage » (p. 66) et « forligné » (p. 89), « les théases dionysiaques » (p. 125),  etc.

Penseur aussi subtil que prolixe, Nietzsche reste à ce jour un des philosophes les plus commentés et de ce fait malheureusement aussi l’un des plus pillés et dénaturés. Le livre d’Alain Juranville, initialement publié en 1973 chez Denoël, a l’immense mérite de rétablir une des perspectives les plus essentielles de l’œuvre nietzschéenne : son souci constant de mettre à jour le réel sans rien concéder aux illusions et aux superstitions que la métaphysique et la morale ont entretenues depuis Platon et sa version vulgarisée par le christianisme, mais aussi de dépasser l’interprétation si l’on peut dire heideggérienne de Nietzsche, qui veut cantonner son œuvre dans la mouvance de la doctrine de l’étant et de la métaphysique. Le regard d’Alain Juranville note avec une exceptionnelle acuité la manière dont Nietzsche, en fin psychologue, creuse inlassablement le sillon de son intuition plus qu’il ne déroule des hypothèses, et débusque, derrière l’histoire de la décadence, la nécessité du retour éternel, de la volonté de puissance et de l’art : « Avec Nietzsche c’était la première fois que la vie affirmative, artiste s’exprimait dans le monde de la philosophie.  » Critique de la philosophie comme mouvement nihiliste »… » (Introduction p. 35).

Ce livre placé en grande partie sous l’égide du Heidegger lecteur de Nietzsche et de Levinas – avec qui Alain Juranville eut à ce l’occasion de sa publication initiale plusieurs échanges – doit s’apprécier à l’aune d’une des plus célèbres « métaphores » philosophiques, celle de l’arbre. Mais non pas l’arbre comme métaphore de la philosophie (Descartes, Principes de la philosophie) même relu et discuté par Heidegger (Qu’est-ce que la Métaphysique), mais plutôt de « l’arbre comme métaphore de l’homme, et particulièrement du philosophe et, par lui, celle du corps comme volonté de puissance de la physis » (p, 166). Sol, racines, tronc, branches et sève comme déploiement vertical d’une puissance, celle là même de l’homme que la mise en exergue du livre d’Alain Juranville (p. 17) expose poétiquement : « L’arbre seul, dans la nature, pour une raison typifique, est vertical, comme l’homme » (Paul Claudel, Connaissance de l’Est, le Pin).

Le point de départ de l’œuvre nietzschéenne est la vision et la compréhension de la décadence et la capacité de discernement exceptionnelle de Nietzsche entre les forces déclinantes et celles ascendantes : « J’ai pour les symptômes d’une évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine je suis par excellence un maître… J’ai de l’expérience dans toutes les questions qui touchent la décadence (Ecce Homo, §1, cité par Alain Juranvile p. 43).

Qu’est-ce donc que la décadence ? Ou plutôt « qui est la décadence ? » demande Alain Juranville. Réponse de Nietzsche-l’Antéchrist : la décadence c’est le christianisme. La décadence est donc identifiée. Encore faut-il saisir la causalité de fond qui relie le christianisme au déclin. Or deux périodes – ou si l’on veut deux personnalités de Nietzsche – s’affrontent en rendant compte de ce phénomène. La première, selon Alain Juranville, reste prisonnière du Christianisme lui-même. Elle consiste à dire que le Christianisme ne put fleurir que sur le terreau d’une dégénérescence déjà historiquement bien entamée, celle de l’Empire romain. Dès lors que les Césars romains et le mode d’être qu’ils impulsèrent à leur époque purent donner l’impression du vice, de la débauche incontrôlée, ils parurent médiocres voire faibles. Ils perdirent de leur réputation d’être supérieurs et d’exception : « quand des hommes simples commencent à douter qu’il y ait des hommes supérieurs le danger est grand » (p. 45). En somme, ce serait la corruption du monde antique et son défaut de moralité qui auraient entraîné l’effondrement du paganisme et l’ascension du christianisme. Il faut attendre la maturation de l’analyse nietzschéenne opérée notamment à partir de l’Antéchrist pour remettre en question cette première interprétation typologique et généalogique de la décadence. En effet, loin d’être à l’origine de la première inversion des valeurs effectuée par le christianisme, l’empire romain atteignait aux premiers siècles de notre ère à son apogée de raffinement et de profondeur culturelle. Il faut donc chercher ailleurs que dans sa soi-disant dégénérescence ou déclin de civilisation l’origine de la première inversion des valeurs et de la décadence. Conformément à La Généalogie de la morale, l’Antéchrist met en relief la responsabilité de la figure du prêtre, seul véritable cause efficiente de la décadence. Mais Nietzsche formule la responsabilité du prêtre non pas en tant qu’événement historique spécifique du soi-disant déclin de l’Empire romain, mais du prêtre en tant que « type », qui a toujours existé : « les maîtres, les conducteurs de l’humanité furent tous aussi des théologiens et tous aussi des décadents » (Ecce Homo, § 7, cité p. 47). Le prêtre en tant que type idéal est toujours – dans quelque civilisation que ce soit – déjà décadent. Tel qu’il apparut au sein du christianisme, il ne fut jamais qu’une des incarnations historiques extérieures les plus ingénieuses et menteuses, à même, durant l’Empire romain, de profiter de la décadence contextuelle et de « trouver dans la morale chrétienne un moyen pour parvenir à la puissance » (p. 47).

La décadence trouve sa caractérisation la plus constante dans une « folle surestimation de la conscience » (p. 56-57). Or la conscience d’une part est un phénomène limite, elle apparait là où survient « une réalité étrangère au corps » (ibid.), un obstacle. Dès lors Nietzsche démasque le décadent sous son vrai visage : il est celui pour qui tout décline vers la douleur, conduit à rencontrer des limites et à buter sur des obstacles. Alain Juranville insiste sur le fait que pas un de ces obstacles n’est surmonté, que pas une de ces douleurs n’est sublimée en plaisir et en horizon de bonheur (p. 57). La formule de la décadence est « affaiblissement de l’élan vital spontané et irréfléchi, nécessité de lutter contre les instincts ». Au contraire, la formule de la vie ascendante et de la grande santé c’est : « bonheur et instinct sont identiques » (ibid.).

Mais de la décadence qui constitua finalement le problème majeur de son œuvre, Nietzsche fit de son temps une expérience radicale et unique, celle du Nihilisme, qui « constitue la substance du cri qu’il lance a la fin d’Ainsi parlait Zarathoustra : ‘’ le désert croît ’’… » (p.64). A la question de savoir ce qu’est le nihilisme, deux ordres de réponses s’entremêlent. D’un côté le nihilisme est dans l’histoire, c’est un mouvement historiquement repérable, issu de la crise du rationalisme et d’une désillusion vis à vis du romantisme. Perte de repères de l’existence dotée de sens, désillusion quant à la vie. Certains mouvements littéraires et politiques issus de la Russie notamment attestent d’une perte complète de confiance envers un sens et une justification de la vie. Celle-ci ne vaudrait pas la peine d’être vécue. Étayée sur la mort de Dieu comme premier événement du nihilisme, une des formules Nietzschéennes les plus concise du nihilisme comme fait tient dans cette formulation en forme de chiasme : « Un nihiliste est un homme qui juge que le monde tel qu’il est ne devrait pas exister, et que le monde tel qu’il devrait être n’existe pas. Donc vivre n’a pas de sens » (Volonté de Puissance, Livre 3, § 6).

De même l’interrogation que mène Nietzsche sur la science le conduit à confirmer et approfondir sa parenté avec le nihilisme et la décadence. Pour Nietzsche écrit Alain Juranville, « l’âge de la science est aussi celui du nihilisme incomplet » (p. 78), ce nihilisme dans lequel « nous vivons en plein » (Volonté de Puissance, II; §7). C’est que Nietzsche s’était en effet attelé à étudier ce qu’est le savant et ce que peut la science. Est-elle à même d’introduire l’humanité dans une période de bonheur et de puissance? Ou au contraire n’est-elle pas plutôt « la manifestation qu’un nouvel âge de la décadence se prépare »? La seconde option semble la bonne parce qu’en effet « la science, comme l’idéal ascétique du prêtre, si elle est une force de conservation de la vie, ne cherche à conserver qu’une certaine forme de vie, la vie débile, décadente, soumise. » (p. 80).

La découverte majeure de Nietzsche selon laquelle la décadence est une nécessité trouve son écho social et politique dans la décadence comme nécessité : «on ne peut pas ne pas devenir une pièce dans la progression de la décadence » (p. 88). Nietzsche lance alors contre la vaine espérance de pouvoir s’impliquer dans la société contemporaine sans se colleter avec l’esclavage, ses anathèmes les plus radicaux. L’interprétation technique de l’homme et de son existence conduit la société contemporaine à se confondre avec l’État, dont Nietzsche entend bien se passer : « Aussi peu d’État que possible » (Volonté de puissance, III, § 260). En effet, la liberté nécessite de « se tenir écarté de toute activité sociale et politique » (p. 88). Toute participation à la vie de l’État, sous la forme d‘un engagement socio-politique porteur de convictions religieuses et morales, est signe d’une vie déclinante, d’une perte radicale d’énergie et d’intelligence. Cela est précisément le phénomène le plus nouveau, qui témoigne de l’accroissement inéluctable de la décadence. Nietzsche s’achemine progressivement vers une critique de toute interprétation technique du monde, qui non seulement rend possible la décadence, mais même l’appelle et la justifie. Ce qui ne cesse d’être présenté comme le progrès moderne – encore davantage de nos jours qu’en son temps – n’est en réalité que la forme la plus radicale de la marche vers toujours plus de décadence : « personne n’est libre d’être écrevisse (…) il faut aller de l’avant, je veux dire s’avancer pas à pas plus avant dans la décadence » (p. 89). En tant que fait historique, non seulement la décadence est, mais encore la décadence ne peut pas ne pas être puisqu’elle procède du corps, qu’elle répond a une exigence de la physis, qu’elle est une force de déclin physiologique, tournée contre la vie heureuse et contre laquelle les prétentions de la conscience luttent en vain.

Mais l’entrée dans la nouveauté et le secret de la philosophie de Nietzsche ne se résument pas à une déconstruction de la décadence, ils passent par une initiation et une formule : « Retour éternel ». Mot de passe de l’œuvre au long cours de Nietzsche, « de ces choses qui passent de bouche en bouche » (Par delà le Bien et le Mal, § 295 – le traducteur qu’utilise Juranville voulait-il transcrire « de bouche a oreilles »?), le retour éternel initie à l’étranger, à l’inquiétant  des mystères dionysiaques, pour la raison essentielle que « la philosophie de Dionysos et celle de l’éternel retour sont une et la même » (p. 92), L’aura-t-on bien compris? Nietzsche et Dionysos même philosophie a coup de marteau, même combat.

Question semblable que celle posée précédemment pour la décadence, et  correction identique d’Alain Juranville : non pas tant « qu’est-ce que » mais plutôt « qui » est l’éternel retour? Réponse de Nietzsche : l’Eternel retour c’est Dionysos, c’est le soi propre a chacun en effet hors de vue et de portée de la morale et de la religion, à mille lieux des exigences de la raison et de la conscience. Modernité de Nietzsche sur l’inconscient de la pensée, du langage et de l’action, sur les déclinaisons de la volonté de puissance en somme, qui annoncent tout a la fois Freud et Lacan, mais aussi l’inouï des événements majeurs de l’histoire contemporaine et à venir…

L’éternel retour comme pensée d’un Dieu, c’est le nihilisme incomplet mais affirmativement  dépassé et métamorphosé en « nihilisme achevé ». Selon le titre de l’aphorisme 58 du livre II du Gai Savoir, c’est la pensée d’un artiste puisque « on ne peut détruire qu’en tant que créateurs ». L’Éternel retour est la pensée affirmative d’un Dieu, sur laquelle reviendra admirablement Alain Juranville dans la  troisième partie de son livre intitulée «Physiologie de l’art ». Cela d’autant plus que « Toute philosophie est une exégèse du corps »… On a les pensées de son corps… (p.103-104). La conscience est un effet de surface du corps et Alain Juranville de relever (p. 104) une phrase incroyable de Nietzsche : « il n’y a pas du tout de causes intellectuelles » (issue du Crépuscule des idoles).

On ne peut passer sous silence un des prolongements majeur de la pensée nietzschéenne, la portée politique de son affirmation de la volonté de puissance qui souvent surprend et dérange comme faisant écho à un rejet de la démocratie. Comme l’écrit Alain Juranville, le retour éternel sert de « trébuchet infaillible de la valeur » (p. 110), mais pas d’une valeur morale, « rien que des valeurs naturalistes… naturaliser la morale » (ibid.). Comme prophète du retour éternel, Zarathoustra est juge, garant de la justice comme radicalement opposée à toute moderne égalité des droits, ce qu’un passage du § 57 de l’Antéchrist cité par Alain Juranville (p. 111) exprime sans ambiguïté : « L’injustice n’est jamais dans l’inégalité des droits, elle est dans la revendication de droits ’’ égaux’’ ». Qu’on le comprenne bien, Nietzsche-Zarathoustra comme garant de la justice conçue comme « différence hiérarchique » (p.112), comme capacité ou plutôt puissance d’incorporation à partir de sa propre intériorité de l’altérité et non pas comme adaptation à l’environnement extérieur. Par où se confirme une rupture en visière de Nietzsche à « toute la modernité, tous les instincts démocratiques et socialistes de ses contemporains – et des nôtres » (p. 113). C’est ainsi que l’instinct sexuel lui-même, une des affirmations les plus hautes de Dionysos « va dans le sens de l’individuation (…) est antisocial, et nie l’égalité et l’équivalence entre les hommes » (p. 127). Soutenue par la théorie du milieu – « théorie parisienne par excellence » et qui regroupe selon Juranville à la fois l’utilitarisme et la sociologie – la modernité, en réaction contre l’idéalisme et la métaphysique issue du christianisme, considère que l’homme n’a pas d’identité intérieure et de subjectivité initiale, mais que toute sa réalité n’est que « produite de l’extérieur » (p. 114). Dans le cas du christianisme, « le ressentiment s’est dissimulé » (ibid.), le responsable incriminé c’est la conscience faible et la mauvaise volonté incapables de l’intérieur d’exercer leur maîtrise sur l’extériorité du corps. Comme fauteur de troubles et des plus grands maux de l’humanité, le corps représente la part coupée et dédoublée de l’homme que sa raison et sa conscience voudraient – mais en vain – parvenir à maîtriser et à diriger, et sur lequel elles viennent finir par échouer lamentablement.

Mais en réalité, ces deux mouvements ne sont contradictoires qu’en apparence. Ils ne représentent en fait qu’une seule et même face de la philosophie du ressentiment, qu’un seul et même mouvement  « qui cherche des responsables » (ibid.). Même visage de Janus d’une seule et même réalité déclinante, celle de la faiblesse, de la haine « envers tout ce qui resplendit de force » (p. 119), tout ce qui ne se laisse pas incorporer. A l’opposé de la réactivité de toute la décadence qui avait abandonné l’interprétation dionysiaque et « physique » de l’homme pour céder le pas à la métaphysique et à la morale, sans oublier notre religion et notre philosophie (p. 128 et 129), vont se dresser d’une par l’instinct sexuel comme « somptueuse affirmation de soi » (p. 128) et l’art, comme tendance contraire à toutes les formes décadentes de l’humanité.

C’est la raison pour laquelle le dépassement de la philosophie et de l’être vers une philosophie du devenir et de la puissance s’accomplit à travers l’art et tout particulièrement la musique. Reprenant dans un premier temps, pour la critiquer, l’esthétique de Schopenhauer, Nietzsche considère la musique comme une intériorisation de l’expression de la puissance, de tout mouvement, « des danses, des jeux et métamorphoses incessantes… » (p. 130). La musique est « résidu de l’histrionisme dionysien », force de contention, en ce sens qu’en elle « le corps dionysien se replie sur soi, s’intériorise » (ibid.). En tant que telle, la musique creuse le lit du nihilisme et conduit au pessimisme, faisant pressentir le néant de cette existence et cultivant la nostalgie.

A l’inverse pour Nietzsche, l’intériorité de la musique est une intériorité pleine, « corps qui s’émeut et s’élève à sa plus haute puissance » (p. 131), à mille lieu de toute raison et de toute conscience. Alain Juranville cite un passage remarquable de Nietzsche (Volonté de puissance, IV, § 530) qui met en relief cette puissance d’expressivité subtile de la musique par comparaison avec le langage : « comparée à la musique, toute expression verbale a quelque chose d’indécent ; le verbe délaie et abêtit ; le verbe dépersonnalise ; le verbe banalise ce qui est rare ». Dans la musique au contraire « le corps s’affirme dans l’ivresse et la joie » (p. 132). Passage qui fait écho aux écrits de Bergson sur la singularité de l’artiste à même d’exprimer les choses dans leur unicité, au lieu de leur coller les étiquettes linguistiques banalisantes.

Nietzsche rencontre donc le problème de la musique dans la modernité nihiliste et pessimiste de la conception schopenhauerienne, représentée et mise en acte par son contemporain Wagner. C’est à partir de ce problème qu’il interroge l’art et se demande ce que peut et doit être un véritable artiste. L’art pour Nietzsche est une affirmation, un stimulant de la vie et par là constitue le meilleur contrepoison à la décadence. Or Nietzsche croise en son temps deux écueils majeurs sur lesquels vient buter sa conception d’un art dionysiaque : d’une part l’art comme mascarade et l’artiste comme « acteur »; d’autre part l’art comme pessimisme et décadence.

L’acteur fait barrage à une réalisation dionysienne de l’art par sa conscience hypertrophiée. Pour parvenir a se donner en spectacle aux autres, il doit se rendre a lui-même intéressant, « être le spectateur de lui-même » (p.133). En droite ligne de Diderot, Nietzsche voit bien que l’acteur « n’éprouve pas le sentiment qu’il exprime… » (ibid.) et qu’en lui triomphe la « technique », celle de la dissimulation, du mensonge le portant au maniement de trucs, de ficelles qui lui permettent de conquérir son public mais aussi de « s’en rendre esclave » (p. 134). Or l’acteur sert ici de paradigme a l’artiste, expert en cabotinage et qui met l’art au service de la décadence, dont l’incarnation contemporaine est Wagner ou « l’avènement du comédien dans la musique » (p.135). Au § 5 du Cas Wagner, Nietzsche replace Wagner à sa juste place, c’est-à-dire « hors de l’histoire de la musique » et dans l’histrionisme. Il montre par la que Wagner constitue « une calamité pour la musique (…) un moyen pour exciter les nerfs fatigués » (p.136). En un mot, Wagner est le chef de file de la décadence, il remplit a merveille le rôle du prêtre moderne, substitue le drame a la religion. Ce par quoi l’on voit une immense proximité de Nietzsche avec Marx ainsi qu’avec Freud, mais qui décline son analyse critique dans le champ esthétique plutôt que dans ceux psychologique, économique et social. L’art de Wagner pour Nietzsche est l’art d’un malade, qui participe et contamine ceux la mêmes à qui il s’adresse et qui s’en laissent étourdir. Loin de s’en mieux porter, ceux ci s’en trouvent encore d’avantage viciés et empoisonnés. Le drame Wagnérien est l’opium dont ils s’enivrent. L’art de Wagner tout entier est issu de la décadence, de la maladie, il est le fait dune « sensibilité irritée (…) d’un goût pour des épices plus fortes » (p.136). En un mot c’est l’art « d’un cabotin, d’un névrosé » (ibid.).

Parachevant la troisième et dernière partie de son livre, Alain Juranville interroge finalement le diagnostic décadent que pose Nietzsche à partir du drame Wagnérien. Étudiant le prolongement de l’art dans l’ivresse, il effectue une mise au point du processus par lequel l’art moderne s’égare dans une ivresse négative et décadente qui dévie de l’ivresse initiale qui était pleine affirmation dionysienne de la vie par l’art, notamment par la musique. L’ivresse fait écho à la force interne d’incorporation, à la volonté de puissance. Ce qu’il y a d’essentiel en elle, c’est une capacité d’incorporation de la force vitale quelle procure, permettant à l’artiste de forcer le monde et de lui livrer un assaut amoureux triomphant : « tout ce qui signale que la vie est ascendante a puissance d’ivresse : la sexualité, la convalescence, le printemps » (p. 147).

Concluant son ouvrage sur la mésinterprétation heideggérienne de Nietzsche, Alain Juranville rappelle en épilogue à son ouvrage que rien tant que la musique n’exprime définitivement l’affirmation de la vie, le dionysiaque, et que « passer a coté du sens que revêt pour Nietzsche la musique, c’était passer à coté de la philosophie de Dionysos, de l’éternel retour, du cœur de l’entreprise nietzschéenne… » (p.176).

Gilles Behnam
Août 2014

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